Fort en pommes

par Veggnar Barbe-Cendrée

Malgré le poids du chargement, le vieux bélier se montre étonnamment solide quand il s'agit de ramener la carriole jusqu'au village. La perspective d'être récompensé par quelques pommes l'incite à briller devant les nains qui les ont récoltées durant la journée.

La distance entre le verger et le village n'est pas bien grande, mais elle met l'endurance de ce vieil animal à rude épreuve.

Heureusement, les fruits exceptionnels qui poussent ici lui permettront de reprendre des forces, en plus de satisfaire sa gourmandise.

Dans ce village perdu, au coeur des terres verdoyantes des Royaumes de l'Est, on est très fier de ces pommes. Les nains qui vivent là en tirent un jus de pommes sans nul autre pareil.

La réputation de cette production locale est telle que l'auberge du village a fini par être une étape indispensable pour les voyageurs réguliers, qui n'hésitent pas à faire un détour pour profiter du merveilleux nectar.

Mais ils ne sont pas les seuls.

Une nuit sans lune tombe sur le village. Alors que les habitants sont endormis, un groupe de kobolds s'approche d'un bâtiment. Ils sont déjà venus par le passé, ils savent qu'ils trouveront là le délicieux breuvage qu'ils sont venus voler.

L'obscurité totale ne les dérange pas. Leur vue est habituée aux environnements les plus sombres. Ils avancent d'un pas assuré vers la porte qui les sépare de leur butin.

Le cadenas qui verrouille la porte ne leur résiste pas longtemps. Très vite, les tonneaux de jus de pomme commencent à rouler vers l'extérieur, prêts à être ramenés vers leurs cavernes, plus loin dans les montagnes.

Les kobolds ont perdu l'habitude de se méfier. Ils savent que les villageois ne risqueront pas leur vie pour quelques tonneaux. Alors, quand ils se retrouvent face au vieux bélier du village, ils sont surpris.

L'enclos du vieil animal n'avait pas été correctement fermé ce soir-là. Tout naturellement, il avait décidé de s'offrir une petite promenade nocturne. Jusqu'à ce qu'il entende du bruit provenant de la réserve.

Malgré son âge, ce bélier reste une bête massive, surtout lorsqu'on le compare aux kobolds auxquels il fait face. Ces derniers adoptent une posture défensive, s'abritant derrière la porte ou les tonneaux volés.

L'animal leur coupe la route et semble résolu à ne pas les laisser passer. Les kobolds ne sont pas habitués à faire face à une quelconque résistance, mais ils se savent plus nombreux et mieux armés.

Le vieux bélier ne manque pas de courage. Lorsque les kobolds se décident enfin à sortir de leur cachette, il n'hésite pas à charger tête baissée, malgré les armes pointées sur lui.

Hélas, sa vitesse n'est plus aussi grande qu'autrefois, et les kobolds n'ont aucun mal à esquiver son attaque. Le bélier n'a même pas le temps de se retourner que les petites créatures se sont déjà jetées sur lui.

L'animal pousse de grands cris de douleur, réveillant tout le village qui s'arme immédiatement de torches et prend la direction de la réserve de jus de pommes.

Déstabilisés et paniqués par la tournure que prennent les événements, les kobolds décident de fuir sans plus tarder, laissant sur place leur butin près du bélier agonisant.

Lorsque les villageois arrivent sur place, les kobolds sont déjà loin. Le vieux bélier, quant à lui, s'est tu. Les nains se massent autour de son corps, en silence, le coeur serré. Le vieil animal était comme une mascotte pour le village, un ami pour tous les habitants.

L'un d'entre eux brise le silence.

"Ca suffit, prenons les armes et mettons un terme à l'existence de ces maudits kobolds !"

Un autre enchérit.

"Il a raison, ça n'a que trop duré ! Il est temps d'éradiquer cette vermine !"

Rapidement, la colère prend le pas sur la tristesse. Les nains semblent résolus à mener l'offensive jusque dans les cavernes de leurs ennemis. Tous, sauf un, qui prend la parole.

"Qu'espérez-vous obtenir ? Regardez-vous ! Vous n'êtes que des paysans, vous pensez vraiment que vous avez une chance contre les kobolds ?"

Les nains s'arrêtent.

"Et alors ? Que proposes-tu ? De rester ici les bras croisés ?"

"Ce que je propose, c'est d'être plus malin qu'eux. Les kobolds sont stupides, nous pouvons leur tendre un piège. Ils reviendront récupérer leur butin, mais cette fois, ce ne sera pas du simple jus de pommes."

"Du poison ?"

"C'est trop risqué. S'il est mal dosé, nous n'en tuerons qu'un, les autres devineront ce qui s'est passé. Non, nous les surprendrons en faisant de nos pommes un alcool. Ils ne sont pas habitués, ils trouveront ça à leur goût, mais ils ne se méfieront pas de ses effets. A ce moment-là seulement, nous frapperons."

Les villageois se regardent. Certains hésitent, d'autres acquiescent. Ils finissent par se convaincre les uns les autres que cela peut marcher.

Ils brandissent leurs torches en signe de ralliement, montrant leur détermination. Pour l'heure, ils s'occupent de la dépouille de leur vieil ami à cornes.

Durant les semaines qui suivent, ils mettent leur plan à exécution.

La fabrication d'alcool prend du temps, mais les kobolds ne semblent pas quitter leurs cavernes ces derniers temps, espérant sans doute faire oublier leur dernier haut fait.

Enfin, la production arrive à son terme. Les fûts d'alcool prennent place dans la réserve, remplaçant le traditionnel jus de pommes.

Le temps passe. Puis lors d'une nouvelle nuit sans lune, les kobolds reviennent. Cette fois, rien ne vient perturber leur larcin. Ils repartent aussi discrètement qu'ils sont venus, avec les tonneaux d'alcool de pommes.

Au petit matin, lorsqu'ils découvrent le cadenas brisé et les tonneaux disparus, les nains se préparent à frapper. S'armant de haches de bûcheron, de fourches, de masses et de couteaux de cuisine, les villageois se mettent en marche vers les cavernes des kobolds.

La milice improvisée progresse dans la montagne, avançant d'un bloc. Ils ignorent si leur plan a fonctionné, mais ils ne manquent pas de courage, ils sont déterminés à en découdre, quoi qu'il arrive.

Enfin, les grottes des kobolds sont en vue. De leur position, les nains peuvent observer certaines de ces créatures. Elles titubent, rient, dorment, assomées par l'alcool.

Un sourire se dessine sur le visage des villageois alors que l'assaut est donné. Les kobolds n'ont ni le temps ni la capacité de comprendre ce qui leur arrive. Utilisant leurs armes de fortune, les nains se débarassent sans problème des créatures, s'enfonçant dans leurs cavernes pour qu'aucun ne puisse en réchapper.

Les cris de rage des nains se mêlent à ceux d'incompréhension des kobolds, tandis que s'abattent les coups de haches, de fourches, de masses et de couteaux.

Puis le silence.

Un soupir de soulagement.

C'est terminé.

Un accueil triomphal attend les nains à leur retour au village. On célèbre cette victoire comme il se doit, on rend hommage au vieux bélier. Très vite, c'est une véritable fête qui s'installe, où tous les voyageurs sont conviés.

Une fête qui, chaque année, remet le village en effervescence. Où l'on fait boire ce fameux alcool de pommes qui a conduit les kobolds à leur perte. Où l'on en fait boire de telles quantités que l'on en a fait un jeu, qui consiste à être le dernier à tenir debout.

Aujourd'hui, on a oublié cette tradition. On a oublié le vieux bélier et son village. Mais grâce à un voyageur, quelque chose subsiste.

Lors d'une des fêtes de ce village, celui-ci se réveille un matin aux abords du verger. Il n'a manifestement pas été le dernier à tenir debout la veille, et quelques nains le regardent émerger en ricanant. Le voyageur regarde tout autour de lui, il s'était allongé dans un tas de pommes.

"Je crois que j'suis tombé dans les pommes."

Ces quelques mots n'ont pas été oubliés. On les utilise encore aujourd'hui pour désigner quelqu'un qui s'est évanoui.