Exilés

par Pyrkaan

Nous sommes des Draeneï. Dans notre langue, cela signifie "Exilés". Exilés d'Argus, un monde que je n'ai connu qu'au travers des histoires de mes parents, car l'exil de notre peuple avait commencé bien avant ma naissance.

C'était un monde magnifique, paraît-il, avant que le Titan Sargeras ne corrompe notre peuple. Dès lors, le Prophète Velen, le plus sage de nos dirigeants, fit tout ce qui était en son pouvoir pour sauver les siens de la corruption. Il fut aidé par les Naarus, incarnations de la Lumière, qui lui offrirent le Genedar, un moyen de transport capable de voyager au-delà des étoiles.

C'est sur cet incroyable vaisseau que je suis né, il y a plus d'un millier d'années. Ma jeunesse était bercée par la découverte de nouveaux mondes, toujours dans l'espoir de découvrir une terre où nous serions à l'abri de Kil'jaeden, l'un des pairs du Prophète Velen touché par la corruption de Sargeras.

Les mondes se succédaient et ne se ressemblaient pas. C'était assez grisant, en vérité. Quitter les murs froids du Genedar me faisaient parfois oublier la menace qui planait au-dessus de nos têtes. C'est pourquoi je décidai très vite de rejoindre les groupes de chasseurs. Ils étaient ceux qui étaient amenés le plus souvent à s'éloigner du vaisseau, à explorer les terres lointaines, afin de trouver de quoi nourrir nos frères et soeurs.

C'est ainsi que je fis la connaissance de Neerah. Elle aidait à repérer les plantes comestibles, les terres cultivables, et aussi à répartir la viande que nous ramenions. Mais elle était surtout incroyablement belle. Chaque partie de chasse devenait à présent un prétexte pour la revoir.

Je réalisai très vite qu'il était plus simple de faire face à une bête sauvage de plusieurs tonnes que de trouver le courage d'inviter celle qui nous plaît à une petite promenade en tête à tête. Mais au bout d'un nombre de retours de chasse que je refuse de divulguer, je réussis à trouver la force de l'inviter. Et louée soit la Lumière, elle accepta.

Ce fut l'occasion pour moi de mieux la connaître. Elle me confia son passé, je lui confiai le mien. Deux vies finalement assez similaires, ce qui nous rapprocha. De nombreuses autres balades succédèrent à cette première, et ce fut rapidement une habitude que d'aller marcher ensemble après une journée de dur labeur.

Peu à peu, nous développions des sentiments de plus en plus forts l'un envers l'autre, et je devins le plus heureux des Draeneï lorsqu'elle accepta de devenir ma compagne.

Notre vie continua, toujours ponctuée de nouveaux mondes à découvrir et de départs précipités par crainte de l'arrivée de Kil'jaeden.

Puis nous découvrîmes Draenor.

Draenor, la terre des Draeneï. Ce n'était pas Argus, mais nous l'avions ainsi nommée car nous pensions que cela pourrait devenir notre nouveau foyer, fous que nous étions. Mais cette terre était tellement prometteuse, comment résister ?

La vie en Draenor était très agréable. La nature était belle et généreuse, et les espèces intelligentes en présence étaient... intéressantes. Les Orcs nous intriguaient, leur profond lien avec leur environnement était un exemple pour nos chasseurs et nos agriculteurs. Nous apprîmes beaucoup à les observer, eux et leurs chamans.

Neerah et moi-même étions installés dans un petit village, où nous cultivions la terre et élevions du bétail. De temps en temps, il nous arrivait de rejoindre un groupe de chasseurs, ou même d'aller pratiquer quelque troc avec les Orcs.

Nous étions en confiance, nous étions enfin chez nous. Il était temps pour nous de donner à notre famille, à notre peuple, un nouveau départ. C'est pourquoi nous avions pris la décision d'avoir un enfant. Ainsi naquit Simaneï, notre petite fille.

Ce fut merveilleux. Notre enfant n'avait pas à grandir entre les murs froids du Genedar. Elle n'avait pas à quitter sa maison sans comprendre ce qui la menaçait. Elle s'épanouissait dans ce monde.

Les années passèrent, et rien ne vint entraver notre bonheur.

Les années passèrent, et il y eut la Horde.

Ce n'était qu'une question de temps avant que Kil'jaeden ne retrouve notre trace, mais nous étions aveuglés par les richesses de Draenor. Cette fois, il était hors de question pour lui de nous laisser nous enfuir, aussi décida-t-il de ne pas nous attaquer directement. Non, cette fois, il ferait en sorte qu'on ne s'y attende pas.

Son choix se porta sur les Orcs, une race de fiers guerriers, avec lesquels nos relations étaient cordiales. Cela se résumait à quelque commerce occasionnel, mais il n'y avait aucune hostilité entre nos deux peuples. Notre ennemi ne mit guère de temps à convaincre les Orcs que nous représentions une menace, et qu'il fallait nous annihiler. Avec sa magie, il leur prêta une force incroyable, en échange de leur santé mentale. Ce fier peuple libre à la peau brune laissa place à une armée de peaux-vertes esclaves des démons qui les avaient trompés.

Leur soif de sang était tellement forte qu'ils frappèrent à la vitesse de l'éclair. Nous n'avions aucune idée de ce qui se tramait, alors que Simaneï, Neerah et moi étions dans quelque vert pâturage avec notre troupeau de talbuks. Une colonne de fumée nous alerta d'un grave problème au village. J'envoyai Neerah et Simaneï rejoindre Shattrath, notre capitale, afin d'y trouver refuge, tandis que je me dirigeais aussi vite que possible vers le village, laissant les bêtes sur place.

C'était un massacre. Sur le sol giseaient les innombrables cadavres de mes frères et soeurs, pendant que leurs maisons brûlaient autour d'eux. La Horde était déjà loin, mais j'entendais toujours leurs cris de victoire. Je m'effondrai un instant sur le sol, dévasté. Si seulement nous avions été plus prudents, peut-être que rien de tout cela ne serait arrivé.

Je me mis en recherche d'éventuels survivants. Quelques Draeneï avaient survécu à leurs blessures, mais celles-ci étaient d'une nature que nous ne connaissions pas. Je fis mon possible pour les ramener à Shattrath afin qu'ils soient soignés, et pour retrouver ma femme et ma fille, pour lesquels j'étais mort d'inquiétude. Et si elles étaient tombées sur la Horde ? Et si Shattrath aussi était tombée ? Fort heureusement, il n'en fut rien.

Notre répis fut de courte durée. On avait enregistré de nombreuses attaques contre les Draeneï, notre village était loin d'être un incident isolé. Le Prophète Velen prit la parole, et nous fit part de sa terrible décision : certains d'entre nous devaient rester ici et mourir sous les coups de la Horde pour que d'autres puissent vivre.

Nous devions nous joindre à ceux qui étaient destinés à survivre. Une partie de moi aurait voulu venger nos frères tombés, pour leur mémoire et l'honneur de notre village, mais une autre était soulagée de pouvoir amener Neerah et Simaneï en lieu sûr.

Des années durant, nous vécûmes dans l'ombre, dans la crainte que la Horde nous retrouve, que les Man'ari, les démons, nous découvrent. Les quelques survivants de notre village s'étaient remis de leurs blessures, mais celles-ci avaient laissé des marques. Ils étaient maintenant coupés de la Lumière, ils étaient devenus des Krokul. Leur présence inspirait la crainte et le mépris parmi de nombreux Intouchés, ce qui affecta énormément Simaneï, qui ne comprenait pas que l'on puisse ainsi rejeter ses proches. Mais ni Neerah, ni moi ne pouvions abandonner notre peuple.

Nous n'avions aucune idée du moyen de soigner leur esprit. Certains cas finissaient même par empirer, leur esprit perdu les poussant à une fin tragique, en se jetant du haut d'une falaise. Nous faisions tout notre possible, mais nos efforts étaient vains. Nous ignorions tout du mal qui les frappait, nous commencions à perdre espoir, quand il arriva. Nobundo.

Nobundo, le premier chaman de notre peuple. Il nous montra un chemin que nul Draeneï n'aurait arpenté auparavant, un chemin qui nous était jusque là inconnu. Nous découvrîmes que la Lumière n'était pas tout, que si le monde était baigné par sa présence, elle ne représentait pas la force de toute chose, de tout être vivant.

Ses enseignements nous ouvrirent les yeux sur les éléments. L'Eau, le Feu, l'Air et la Terre étaient mus par des Esprits avec lesquels il était possible de communiquer. A la manière des Orcs, nous pouvions établir un échange entre ces Esprits et nous. Cette découverte fut capitale pour les Krokul, qui furent nombreux à suivre la voie de Nobundo. Ce fut aussi le cas pour certains Intouchés, à l'instar de Neerah et de moi-même.

Cette décision fut motivée par notre curiosité, notre admiration face aux forces de la nature, ainsi que par l'idée d'accompagner nos frères touchés par la magie corrompue de la Horde. Nous apprîmes énormément. Neerah faisait une chaman exemplaire, se liant avec aisance avec l'Eau, qui fit d'elle une excellente soigneuse. Pour ma part, c'est avec le Feu que le dialogue s'est le plus facilement établi, bien que mes compétences en chamanisme ne puissent rivaliser avec celles de Neerah.

Notre fille, quant à elle, avait préféré rester un peu à l'écart. C'était compréhensible, les récents événements avaient été traumatisants, surtout pour une enfant comme elle. Néanmoins, elle semblait particulièrement affectée par le rejet des Krokul par de nombreux Intouchés. Nous avions peur que Simaneï ne nourrisse une trop grande rancoeur à l'égard de son peuple à cause de ces agissements, qu'elle en vienne à le haïr. Malheureusement, il était difficile de lui expliquer pourquoi ses amis d'hier, aimés de tous, devenaient méprisés aujourd'hui parce qu'ils avaient eu le malheur de se trouver sur le chemin de la Horde. Mais nous faisions tout notre possible.

Finalement, les Naaru vinrent à notre recherche. Une nouvelle fois, nous leur devions notre salut. A bord de l'Exodar, nous pûmes quitter cette terre, celle que nous appelions Draenor. La terre des Draeneï. Celle qui aurait pu voir notre peuple prospérer l'aura finalement vu agoniser. Puisse Azeroth être plus clémente.