Princesse vaudou

par Kriyel

C'était une famille de trolls comme il y en a beaucoup, mes descendants à vrai dire, qui depuis des générations, déjà à mon époque, redoutait les loas et respectait la tradition.

Le père, un mâle bas de plafond, craignait les loas, pensait que les femelles devaient rester à leur place et aimait bien taper des trucs.

La mère, une femelle un peu moins bas de plafond, craignait les loas et savait qu'elle avait intérêt à rester à sa place si elle voulait pas se faire taper dessus.

La fille… mon arrière-arrière-énième petite fille, elle était un peu différente. Comme moi. Elle savait à peine marcher qu'elle savait déjà parler aux esprits. Les prêtres vaudou, les sorciers-docteur, tous le disaient : elle avait le don !

Le père, il aimait pas trop ça. Une femelle qui cause aux loas, c'est pas naturel, qu'il disait. Mais ça lui fichait pas mal la trouille de la taper parce que les voies des loas sont impénétrables. Surtout que moi, j'étais venue le hanter une nuit pour pas qu'il écrase sa fille comme mon père l'avait fait.

Alors le père, par respect pour la zansèt que j'étais et surtout par frousse des loas, il avait accepté qu'on forme sa fille à l'art du vaudou. Et puis la mère, elle avait pas son mot à dire car c'était une femelle, mais de toute façon ça l'arrangeait bien que sa fille devienne quelqu'un d'important. Du coup ma petite fille, elle a eu la chance que j'avais pas eu.

Aussi, la petite Kriyel fut traitée en vraie princesse. Toute la famille se pliait en quatre pour exhausser ses désirs et satisfaire le moindre de ses caprices. Tous la choyaient et la respectaient. Et moi aussi... Parce que quand même, c'est pas tout les jours qu'on a un enfant avec le don. Dans la famille, y'avait bien le vieux Zeb qui s'y connaissait en herbes, mais il avait toujours les yeux fous et la bouche pâteuse… C'était pas franchement la gloire.

Alors que la petite, elle pouvait aider la famille à s'élever dans la tribu. Il avait tous dû oublier que jadis moi aussi, le don, j'l'avais…

Puis il y eut le petit frère : Koulev. Là, toute la famille était en pâmoison. Un garçon ! C'était sûr qu'il aurait encore plus le don que l’aînée, parce qu'après tout, ce n'était qu'une femelle.

Mais finalement Koulev s’avéra pas si doué que ça. Même plutôt empoté. Les prêtres vaudou, les sorciers-docteurs, tous le disaient : il avait pas le don !

Alors ce fut une grande déception pour la famille.

Le père surtout, il était vexé et blessé dans sa fierté de mâle. Il insista beaucoup pour que son fils, il suive quand même l'enseignement vaudou.

Aussi Koulev commença son apprentissage au temple. Mais en fait d'apprentissage, il fut rapidement transformé par ses professeurs en assistant de sa sœur.

Kriyel, elle avait le don : elle parlait aux loas, préparait des potions complexes et effectuait des rituels mystérieux. Koulev, il avait pas le don : il affûtait les poignards sacrificiels et cueillait des fleurs pour les potions.

Au début, ça le gênait pas trop. Il était comme son père, un peu bas de plafond…

Mais plus il grandissait plus il comprenait les moqueries… Et surtout plus il percevait la déception de son père.

Il se mit à appeler sa sœur : «Zulfi», bébé sorcière. Un terme utilisé de manière péjorative par les mâles traditionalistes envers les femelles qui se mêlent du vaudou. Il aimait lui tirer les tresses et lui faire des croche-pattes mais chaque fois que son père le voyait, il se faisait cogner dessus «de la part des loas».

Kriyel grandit donc dans l'admiration et développa son don de plus en plus. Alors que son frère évoluait dans le mépris et devenait encore moins important que le vieux Zeb qui fumait les plantes.

Jusqu'au jour où Koulev fut assez âgé, assez grand et fort pour passer à l'action sans craindre les coups de son père. Il attendit son heure et choisit le jour idéal.

Ce jour-là, il y avait peu de monde au temple vaudou. Kriyel voulait effectuer un rituel complexe pour la première fois et avait sollicité l'assistance de son frère pour l'effectuer.

Koulev attendit que sa frangine soit totalement absorbée par son œuvre pour attraper la dague rituelle. Il s’apprêtait à abattre la lame entre les omoplates de sa sœur quand soudain…

Il reçut une hachette entre les siennes !

Kriyel reçut le cadavre de son frère sur le dos et se releva dans un cri pour découvrir derrière elle son sauveur. Un insignifiant garde du temple.

« Les loas, ils t'ont guidé pour me protéger ! Ça veut dire qu'ils veulent que tu me protèges toujours… Désormais tu es mon protecteur ! C'est la volonté des loas ! »

Et sans même demander son nom au troll, elle reprit son rituel.